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Un cinéphile dans la ville.

Un cinéphile dans la ville.

Critiques ciné et autres.

Publié le par Hugo Brown
Publié dans : #Cinéma

Palme d'or 2015, Dheepan est le septième film de Jacques Audiard. Un drame des migrants sous forme de formidable chronique sociale qui bascule vers le polar dans une dernière partie nettement moins réussie.

"Dheepan", un film de Jacques Audiard

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.

 

 

Après de nombreuses sélections et récompenses cannoises (Grand Prix pour Un prophète, Prix du scénario pour Un héros très discret) et une pluie de César, Jacques Audiard a obtenu en mai 2015 des mains des frères Coen la récompense suprême, une Palme d'or pour son septième long-métrage, Dheepan. La plupart des observateurs s'accorderont à dire que ce n'est pas une grande Palme et qu'elle a été décernée plus au cinéaste qu'à son film, pas son meilleur. Néanmoins, avec ce film joué presque intégralement en langue tamoule, le réalisateur a su prendre des risques et s'éloigner du schéma de bon nombre de ses (grands) films tels que De battre mon cœur s'est arrêté, Sur mes lèvres ou Un prophète. De plus, ce film est interprété presque uniquement par des acteurs non professionnels, à l'exception de Vincent Rottiers et Marc Zinga. Antonythasan Jesuthasan (Dheepan, le héros) est d'ailleurs proche du vécu de son personnage car il a combattu comme enfant soldat au sein des Tigres de la Libération de l'Ilam Tamoul dans les années 80. Depuis 1993, il est installé en France où il est d'abord arrivé comme réfugié politique.

 

La mise en scène d'Audiard est en général irréprochable et c'est une fois de plus l'occasion avec Dheepan de souligner l'intelligence du découpage, des cadres, de la lumière et des mouvements de caméra du cinéaste. Le personnage de Dheepan apparaît à l'écran dans un clair-obscur avec le Nisi Dominus de Vivaldi : une figure héroïque, presque mythique. En quelques minutes, dans un récit elliptique, on fait connaissance avec Dheepan qui fuit son pays avec une femme et une fille qui en sont en réalité que des étrangères pour lui mais renforcent leur couverture à tous trois. Après les passeurs, la peur et les ventes de souvenirs parisiens à des touristes, voilà la petite "famille" prendre possession d'une loge dans une cité d'Île de France : ils seront les gardiens de cette barre d'immeubles. Cette première partie, qui s'étend sur une grosse moitié du film, est magistrale. Le spectateur est aussi dérouté que Dheepan et la question de la langue est brillamment posée comme source première de déracinement / intégration. Dheepan et son "épouse" vont tenter peu à peu s'apprivoiser ce nouveau monde, de le comprendre, de se fondre, avec notamment les progrès rapides de leur "fille" à l'école. Là où le film est le plus bouleversant, c'est quand il scrute la naissance de sentiments entre les deux compagnons d'infortune, cette confession sur le manque d'humour dans la cuisine ou un regard échangé en sortant de la salle de bain. Audiard est ici à son meilleur. En revanche, quand il fait basculer son film dans le polar, il plonge quasiment dans le Vigilante à la Charles Bronson, plutôt populiste (dans le genre "nettoyez-moi cette cité au Kärcher"). Cette dernière partie, douteuse dans la vision qu'elle donne des cités (aucune question sociale, religieuse ou politique, juste des dealers ivres de violence) et de l'autodéfense, est assez faible, quittant la finesse de la chronique sociale pour une vengeance gonflée à la testostérone. C'est d'autant plus dommage que le cinéaste gâche sa dernière cartouche dans une séquence finale qui sombre carrément dans le ridicule. En dépit de cette dernière demi-heure ratée, Dheepan diffuse tout de même une puissance de cinéma assez forte pour continuer de penser que Jacques Audiard fait partie des grands cinéastes de notre temps et que sa Palme d'or, certes pour un film mineur, n'est pas volée.

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