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Un cinéphile dans la ville.

Un cinéphile dans la ville.

Critiques ciné et autres.

Publié le par Hugo Brown
Publié dans : #Cinéma

Plutôt que d’écrire un livre, l’écrivain Jonathan Littell a choisi le cinéma pour évoquer l’histoire récente de l’Ouganda, en proie à la violence d’un groupe rebelle (LRA). Un documentaire passionnant qui donne la parole à d’anciens enfants soldats dans une mise en scène captivante.

"Wrong Elements", un film de Jonathan Littell

Ouganda 1989. Un jeune insurgé acholi guidé par des esprits, Joseph Kony, forme un nouveau mouvement rebelle contre le pouvoir central, la LRA, « l’Armée de Résistance du Seigneur ». Une armée qui se développe au fil des années par des enlèvements d’adolescents – plus de 60 000 en 25 ans – dont moins de la moitié sont ressortis vivants du « bush ». Geofrey, Nighty et Mike, un groupe d’amis, ainsi que Lapisa, font partie de ces adolescents, enlevés à l’âge de 12 ou 13 ans. Aujourd’hui ils tentent de se reconstruire, de retrouver une vie normale, et reviennent sur les lieux qui ont marqué leur enfance volée. À la fois victimes et bourreaux, témoins et acteurs d’exactions qui les dépassent, ils sont toujours les “Wrong Elements” que la société a du mal à accepter. Pendant ce temps, l’armée ougandaise traque, dans l’immense forêt centrafricaine, les derniers rebelles LRA dispersés. Mais Joseph Kony, lui, court toujours.

 

 

Avant d’être couronné du prix Goncourt en 2006 pour son roman Les Bienveillantes, Jonathan Littell a travaillé pendant sept ans pour l’ONG Action contre la faim en Bosnie, en Afghanistan ou au Congo. Pour sa première réalisation, l’auteur a choisi le documentaire et un sujet assez méconnu en France, les enfants soldats enlevés par le groupe rebelle LRA (Armée de Résistance du Seigneur en français) en Ouganda depuis le milieu des années 80. Wrong Elements donne la parole à cinq rescapés qui ont réussi à s’échapper après que ces hommes ont été forcés à massacrer des villages et que ces femmes sont devenues des esclaves sexuelles. Il s’explique sur ce choix : « Dans un film, et surtout avec le dispositif mis en œuvre ici, ce sont les anciens LRA eux-mêmes, et non pas quelqu’un de l’extérieur, moi ou un autre, qui travaillent la question, et amènent des fragments de réponse. (…) Et ces réponses viennent avec tous les moyens qu’offre l’image en mouvement et le son : non seulement la parole, forcément limitée, mais les gestes, les intonations, les hésitations, les regards. La vérité que le film les amène à livrer, c’est la vérité autant de leur corps que de leur parole. »

 

Déjà, dans Les Bienveillantes, Jonathan Littell posait la question de la responsabilité individuelle face à la barbarie (nazie en l’occurrence) et sondait la « banalité du mal » théorisée par Hannah Arendt. Son documentaire interroge, dans un contexte différent, les mêmes problématiques : si les enfants soldats ont été amnistiés de leurs crimes, comment parviennent-ils à surmonter le traumatisme vécu ? Mais aussi comment la population et les familles des victimes lui accordent-elles (ou non) son pardon ? En les faisant revenir sur les lieux de leurs crimes, sur les anciens camps de soldats, le réalisateur place Geofrey (à la voix incroyablement belle), Mike et Nighty dans une situation étrange : évoquer ce passé douloureux convoque un récit parfois difficilement soutenable et en même temps une légèreté qui les pousse à faire des blagues, à rire de leur histoire, à mimer des fusils avec des bouts de bois. Ces trois « survivants » n’ont pas sombré, contrairement à Lapisa, si traumatisée qu’elle semble plongée dans une folie mystique. Le film a l’intelligence de ne jamais succomber au misérabilisme et montre l’ambiguïté de Geofrey par exemple, qui regrette que Dominic Ongwen, un des plus hauts cadres de la LRA, dont Littell a pu filmer la reddition en 2015, ne soit pas lui aussi amnistié (il a lui-même été enlevé étant enfant), en dépit de ses crimes atroces qui lui valent une comparution devant le Tribunal Pénal International. Somptueusement mis en scène, Wrong Elements prend le temps (2h20) d’installer les témoignages, de libérer les mots en gardant toujours la bonne distance, et de nous aider à comprendre la complexité de ce conflit.

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