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Un cinéphile dans la ville.

Un cinéphile dans la ville.

Critiques ciné et autres.

Publié le par ...HB...
Publié dans : #Cinéma



Le thème de la lutte des classes est une source d'inspiration importante dans la littérature depuis le XIXème siècle, mais aussi au cinéma. Il y a bien sûr les grands films comme Germinal de Zola adapté par Claude Berri où la lutte des classes apparaît dans son sens premier. La lutte est alors un combat, parfois une révolution avec la violence inhérente mais aussi certainement par là même un dialogue entre les classes supérieures et les classes inférieures. On se rend compte aujourd'hui, et l'actualité en fait foi, qu'il n'y a plus de dialogue réel. On ne peut plus parler de lutte des classes, mais d'un mur qui sépare deux mondes. En ce sens j'ai été très intéressé par un film de Claude Chabrol sorti en 1995 (année de crises, de grèves intenses), La cérémonie.

 

La cérémonie est le 49ème film de Claude Chabrol et il sort en 1995, année de grandes tensions sociales, on se souvient des grèves qui ont paralysé la France pendant tout l'automne. Avec ce film, le cinéaste retrouve alors pour la quatrième fois celle qui deviendra son actrice fétiche, Isabelle Huppert, qui avait déjà tourné dans Violette Nozières, Une affaire de femme et Madame Bovary.

 

Le film met en scène l'histoire de la riche famille Lelièvre, qui vit dans une demeure isolée en Bretagne, près de Saint-Malo. La femme bourgeoise incarnée par Jacqueline Bisset embauche une nouvelle bonne, Sophie (Sandrine Bonnaire). Celle-ci, de prime abord étrange mais très efficace, devient vite amie avec Jeanne (Isabelle Huppert), une postière délurée et curieuse. Une fois découvert l'analphabétisme que Sophie cachait soigneusement, la tension monte. Associée à la hargne de la postière contre les Lelièvre, la blessure profonde de la bonne pourrait bien mener au drame car leur alliance devient une révolte sauvage, au-delà du bien et du mal.

 

Encore une fois, Claude Chabrol s'attaque à la bourgeoisie de province en montrant la fracture évidente et immense qu'il y a entre ce monde et celui des classes dites inférieures. Pour La cérémonie, le réalisateur adapte un roman de Ruth Rendell, A judgement in stone, paru dans les années 1960. Ruth Rendell fait partie de ces auteurs anglophones de romans policiers qui s'attachent plus aux motivations des coupables qu'au "who's dunnit?" (qui a tué?). Il avoue aimer beaucoup cette romancière anglaise et voulait adapter le film en imaginant le livre qu'elle aurait écrit aujourd'hui. Il ne modifie pas l'intrigue mais plutôt la structure des personnages. Chabrol déclare sur le tournage : "Dans le livre, les personnages sont plus âgés et sans grâce alors que dans le film, ils sont charmants et je trouve que ça rend les choses encore plus terribles."

 

Le choix des acteurs a donc été crucial. Cela faisait longtemps que Chabrol voulait travailler avec Sandrine Bonnaire, incroyable dans Sans toit ni loi de Maurice Pialat dix ans auparavant, "parce qu'elle réussit à faire passer énormément de choses sans qu'on n'en sache trop, par le regard et d'autres détails de jeu". Pour Isabelle Huppert, il déclare qu'il s'agit d'un "roman d'amour" car c'est vraiment une des comédiennes avec qui il s'entend le mieux parce qu'elle travaille exactement de la même manière que lui et qu'ils rigolent beaucoup ensemble. Le choix du personnage de la bourgeoise s'est très vite porté sur Jacqueline Bisset car il cherchait une femme qui ait la cinquantaine et qui soit vraiment belle parce que c'est la source d'envie pour la postière qui n'a pas tout ce que possède cette femme. Quant à Jean-Pierre Cassel, il est excellent en bon père de famille bourgeoise, rigide et froid.

 

Sophie, la bonne, parle peu. Comme elle ne sait pas lire et qu'elle a honte de son handicap, elle refuse tout contact avec l'autre. Elle manipule, ment très bien mais sans perversité, c'est plus une forme de protection, une volonté d'isolement.

 

Jeanne, la postière, est extravagante, drôle, bavarde, curieuse, c'est une tornade. Contrairement à Sophie, elle a conscience de sa condition, de ses limites et du peu d'espoir que l'avenir lui promet. Elle est envieuse, elle veut tout ce que les autres ont et qu'elle n'a pas. Envieuse de cette famille bourgeoise à qui rien ne semble pouvoir arriver. Elle accumule une immense violence en elle qui éclatera d'ailleurs de façon brutale.

 

Pendant le tournage, Claude Chabrol s'amusait à dire que c'était le dernier film marxiste, "bien que je ne sois pas marxiste personnellement et c'est très amusant de faire le dernier film marxiste quand on l'est pas" précise-t-il. Le film est tout de même un peu politique. Le cinéaste souligne avec intelligence que la lutte des classes n'est pas réelle pour les gens de la classe supérieure, mais qu'elle est parfaitement réelle pour les gens de la classe inférieure. Cette lutte n'est donc pas dépassée. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que le film montre qu'il ne s'agit pas de lutte des classes, mais d'une fracture, d'un mur entre deux mondes. Car dans la lutte des classes, il y a combat, confrontation et donc dialogue. Là, le refus de communication de la part de la famille, qui voue une haine incroyable et réciproque envers la postière, empêche tout dialogue.

Ce mur provoque une accumulation de colère et de violence. Qui plus est, les personnages de Sophie et Jeanne ont toutes deux un passé trouble. Chacune sait les secrets de l'autre quant à ce passé. Le père de Sophie est mort dans des conditions suspectes mais rien n'a pu prouver une quelconque implication de la jeune fille dans cette mort. Jeanne, elle, a été accusée d'avoir tuer sa fille, mais la justice a conclu à un accident domestique. On sent chez ses personnages des faiblesses qui remuent le couteau dans la plaie de leur condition. La révélation de l'analphabétisme donne bien sûr l'impulsion décisive car elle est démasquée. L'incapacité de lire est présentée comme une souffrance du regard : la douleur viscérale de Sophie, exclue du monde de ceux qui peuvent maîtriser, dominer ce qu'ils voient. La cérémonie n'est pas un film sur l'analphabétisme, mais sur cette oppression d'une classe qui a le pouvoir d'imposer une place et qui tombe sur une marginale qui ne peut profondément pas s'y conformer.

 

Dès les premières scènes du film, on comprend qu'en engageant Sophie, la famille Lelièvre signe son arrêt de mort. L'ordre social est fragilisé dès le départ, quand la femme bourgeoise vient chercher Sophie à la gare. Elle ne la voit pas au train de 9.00 comme il était prévu. Contrariée, Mme Lélièvre attend et aperçoit soudain Sophie, déjà arrivée par le précédent train, sur un autre quai. Cette scène banale provoque chez le spectateur un malaise, un sentiment d'inquiétude s'installe parce que Sophie organise donc la rencontre, rompant ainsi avec la situation de soumission à laquelle Mme Lelièvre l'avait tacitement assujettie et inversant le rapport de forces.

 

Cette idée de fracture sociale m'a fait penser au film d'Agnès Jaoui, Le goût des autres. Aucun rapport, me direz-vous… Dans le film de Jaoui, la fracture n'est pas vraiment sociale mais plutôt culturelle.

L'histoire est résumée ainsi par la réalisatrice : C'est l'histoire d'un chef d'entreprise qui rencontre une actrice qui est amie avec une serveuse qui rencontre un garde du corps qui conduit une décoratrice qui est la femme du chef d'entreprise qui voudrait être ami avec des artistes qui, etc… C'est l'histoire des goûts des uns et des couleurs des autres. C'est l'histoire de personnages et de milieux qui n'auraient pas dû se rencontrer, car on ne bouscule pas les cadres de références et les barrières culturelles sans faire d'histoire.

On se rend finalement compte que beaucoup de gens veulent ce que d'autres ont, qui eux-mêmes veulent autre chose et ainsi de suite.

 

Pour revenir à La cérémonie, la télévision jour un rôle important. La famille Lelièvre est postée devant son grand téléviseur zappant sur des centaines de chaînes ou regardant un opéra de Mozart, alors que Sophie, dans sa chambre de bonne, a un petit écran sur lequel elle regarde des jeux télévisés. Face à cet écran, Sophie se sent protégée, comme dans cocon; jouissant d'un monde où l'extérieur cesse de la persécuter, de la disqualifier et lui donne une place.

 

Je pense que Chabrol veut nous montrer qu'il n'y a plus de moyen terme en ce sens que ce n'est pas tant l'écart entre les classes qui pose problème, mais le mur de silence qui les sépare.

 

...HB...

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