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Vendredi 9 décembre 2011 5 09 /12 /Déc /2011 21:33

 

Béla Tarr a annoncé lors de la présentation de son film que ce serait le dernier. Le cheval de Turin prend donc une dimension particulière quand on le sait. Chef-d'œuvre en phase terminale, l'ultime film du réalisateur hongrois bouleverse par sa grâce et son témoignage d'une vision unique du cinéma. Ours d'Argent au dernier Festival de Berlin.

 

 

Affiche-Le-cheval-de-Turin.jpg


 

Le 3 janvier 1889, sur la piazza Alberto de Turin, le philosophe Friedrich Nietzsche se jeta, en pleurant, au cou d’un cheval de fiacre épuisé et brutalisé par son cocher. Puis il perdit connaissance. Après cet évènement, il n'écrivit plus jamais et sombra dans la folie. Le Cheval de Turinraconte l'histoire du cheval, de son maître et de la fille de celui-ci, vivant tous les trois dans une ferme reculée.

 

 

 

 


 

L'histoire de ce dernier film de Béla Tarr est basée sur un fait réel. En 1889, Nietzsche enlace un cheval qu'il voit brutalisé par son cocher et rentre chez lui en prononçant ces mots "Mutter, ich bin dumm (Mère, je suis stupide)" qui seront quasiment les derniers à sortir de la bouche du philosophe qui plongera alors dans la folie et restera dans un état végétatif jusqu'à sa mort en 1900. Cette anecdote nous est racontée en voix off dans les premières minutes du film sur un écran noir et le cinéaste hongrois choisit de montrer ensuite le cheval et ses maîtres, un fermier et sa fille. Béla Tarr a choisi une quasi-absence de dramaturgie, avec son scénariste Laszlo Krasznahorkai. Ils souhaitent apporter "une nouvelle modernité cinématographique" et le cinéaste précise qu'il a surtout tenu à saisir le rythme de la vie".

 

Après le prologue d'explication, Le cheval de Turin met en scène le fermier et sa fille dételer le cheval, ranger le matériel dans la grange et l'animal dans l'écurie. Béla Tarr filme le quotidien en une série de quelques longs plans-séquences. La fille aide son père à s'habiller et se déshabiller, prépare à manger, va chercher l'eau au puits. Tous deux mangent, dorment, s'occupent dans la toute petite "maison" et regardent longuement par la fenêtre la tempête qui ne se calme pas durant les cinq jours qui composent le film (le sixième jour étant une sorte d'épilogue). Avec un noir et blanc sublime et travaillé, Béla Tarr filme en temps réel le quotidien en marche. Son récit est d'une transparence absolue et son intention claire : laisser le quotidien (la vie) exister sans trucage avec aucun autre argument que son immanence. Béla Tarr veut "saisir le rythme de la vie" et offre donc au spectateur la sensation du temps qui s'écoule dans une simplicité totale et rituelle. Le réveil est suivi d'activités immuables et donc répétées chaque jour : relancer le poêle, s'habiller, prendre l'eau au puits (deux seaux), manger (toujours la même chose : une pomme de terre chacun). Si le fermier et sa fille reste dans leurs habitudes, ce sont des éléments extérieurs qui viennent troubler cette vie. La tempête est incessante et on pressent que ce vent peut rendre fou ; et le cheval refuse de se nourrir (puis d'avancer), comme une révolte muette.

 

La répétition de ces scènes plusieurs fois ont quelque chose d'enivrant, de l'ordre de l'oppression, comme eux qui sont assignés à résidence pour cause de tempête. Les gestes sont les mêmes mais un détail vient troubler chaque jour, signe d'un événement inquiétant qui va advenir. Un homme leur rend visite pour leur tenir un discours inquiétant, un groupe de tziganes vient semer le trouble, le puits est soudain vide, le fermier et la fille tente de quitter la maison avec le cheval mais reviennent fatalement… On comprend rapidement que c'est purement et simplement la fin du monde qui se joue. La nature semble perdre la raison (vent incroyablement violent, pluie de cendres…), puis le cheval refuse net de sortir, de boire et de manger. Tarr le filme avec une intensité jamais vue ; le gros plan sur sa tête est sidérant, troublant et presque dérangeant. Le monde perd toutes ses forces vives, la lampe à pétrole s'éteint, laissant le fermier et sa fille, à table en plan fixe, dans un noir total et définitif.

 

A la manière d'un Tarkovski ou d'un Pedro Costa, Béla Tarr étire le temps cinématographique et propose une vision de la fin du monde poétique et dépourvue de pathos. Est-ce nos temps troublés qui inspirent tant de cinéastes sur cette thématique de la création et de la fin du monde cette année, de Lars von Trier (Melancholia - lire l'article du 12 août 2011) à Terence Malick (The tree of life - lire l'article du 13 juin 2011) ? Béla Tarr offre une leçon de cinéma et un film d'une infinie beauté. Le cheval de Turin, grand chef-d'œuvre, défendra en 2012 les couleurs de la Hongrie pour la course à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère.

 

 

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Par ...HB... - Publié dans : Cinéma
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