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Un cinéphile dans la ville.

Un cinéphile dans la ville.

Critiques ciné et autres.

Publié le par ...HB...
Publié dans : #Cinéma

 

Précédé d'un parfum de scandale et attendu depuis des mois, le nouveau Lars Von Trier, Nymphomaniac, dévoile enfin son premier volume. Un mélodrame sexuel et cosmique sur le désir féminin, les blessures cachées et la solitude humaine.

 

 

Affiche-Nymphomaniac-Volume-1.jpg


 

La folle et poétique histoire du parcours érotique d'une femme, de sa naissance jusqu'à l'âge de 50 ans, racontée par le personnage principal, Joe, qui s'est auto-diagnostiquée nymphomane. Par une froide soirée d’hiver, le vieux et charmant célibataire Seligman découvre Joe dans une ruelle, rouée de coups. Après l'avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures et l’interroge sur sa vie. Seligman écoute intensément Joe lui raconter en huit chapitres successifs le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en incidents de parcours.

 

 

 

 

 


En mai 2011, Lars Von Trier présentait son chef-d'œuvre Melancholia à Cannes où Kristen Dunst obtenait le Prix d'interprétation féminine (lire l'article du 12 août 2011). Près de trois ans plus tard, le cinéaste danois revient avec un projet attendu depuis de nombreux mois dans une atmosphère sulfureuse. A l'origine, Nymphomaniac est un film de 5h30 que les producteurs, devant l'incapacité (volontaire ?) du réalisateur à le tronquer, ont réduit à quatre heures, divisées en deux volumes. Il s'agit donc ici de parler du Volume 1, sur les écrans quatre semaines avant sa seconde partie. La distributrice Régine Vial (Les Films du Losange) promet toutefois que la version intégrale non censurée sera présentée en salles avant la fin de l'année 2014.

 

Nous voilà donc face au 'film monstre" de Lars Von Trier. Difficile de parler d'un film quand on ne connaît (pour l'instant) que la première partie. Mais le cinéaste a placé la barre très haut, faisant déjà piaffer d'impatience ses admirateurs, qui ne trouveront d'ailleurs pas avec ce nouveau film de point d'accord avec les détracteurs. Inutile de se lancer dans ce visionnage s'il on est "von-trierophobe". Charlotte Gainsbourg (qu'il dirige pour la troisième fois après Antichrist et Melancholia) est Joe, qu'un vieil homme, Seligman (Stellan Skarsgard, génial), retrouve en pleine rue, rouée de coups, et qu'il ramène chez lui pour la soigner. Elle entreprend alors de lui raconter pourquoi elle est une "mauvaise personne", depuis son enfance. Le récit alterne donc les scènes de dialogues entre Joe, qui évoquent ses souvenirs, et Seligman qui les fantasme, et des flashbacks divisés en cinq chapitres.

 

Après les promenades en forêt avec son père bien-aimé (le seul homme de sa vie), Joe raconte sa première fois, un désastre qui la fera basculer. Prise en quelques secondes "trois fois par devant et cinq fois par derrière", la jeune fille perd son pucelage dans un garage glauque entre les mains (pleines de cambouis, LVT n'hésite à parodier le stéréotype porno) de Jérôme (étonnant Shia LaBeouf) qui marquera les étapes importantes de sa vie. Elle n'aura désormais de cesse que de chercher la jouissance en multipliant les expériences sexuelles. La conversation ouvre des pistes de réflexion sur le rapport homme-femme (un classique du cinéaste), la physique et la métaphysique, la nature et la culture… Pour Joe, le plaisir est dans l'immédiateté du corps. Pour Seligman, il est dans la savoir, au détriment de l'expérience. Le vieil homme cite Edgar Allan Poe lorsque Joe lui raconte l'agonie de son père, un traumatisme de plus, filmée en noir et blanc dans un chapitre bouleversant et dérangeant. En voyant la douleur de son père, elle semble réaliser celle qu'elle inflige aux autres par sa nymphomanie, comme à ce monsieur H qui quitte tout pour elle et voit sa femme (Uma Thurman) débarquer avec trois enfants pour une scène à la fois drôle et terriblement dérangeante, entre larmes et cris de bête.

 

Lars Von Trier, en grand metteur en scène, multiplie les trouvailles visuelles et annote l'écran de schémas mécaniques (la passion de Joe), de chiffres et d'incrustations. La séquence d'ouverture, sublime, dans le noir et le silence, offre des plans serrés d'une ruelle humide avant que la musique de Rammstein ne nous assène la vision du corps supplicié de Joe. De la même manière, le cinéaste hisse son film au niveau opératique dans le dernier chapitre de ce premier volume, intitulé La petite école d'orgue. Dans un split-screen magistral, LVT met en parallèle un cantique polyphonique de Bach et la recherche de l'orgasme à travers trois partenaires différents et complémentaires. Joe espère, en les réunissant, trouver l'ultime quête, l'orgasme idéal, en vain. Le réalisateur poursuit sa quête démiurgique en construisant de toute pièce une réalité qui se situerait sur un autre niveau que le monde décevant des hommes, monde dont il semble retiré.

 

Le sexe n'est jamais filmé comme une source d'union ou d'extase, mais comme une souffrance, un rapport de force. On pense au personnage de Bess dans Breaking the waves, qui offre son corps dans un autre contexte mais aussi pour se punir de quelque chose. Lars Von Trier est plus sombre que jamais, confirmant le tournant affirmé depuis quelques films et la séquence finale de destruction de Melancholia. Pour cette Nymphomaniac, le sexe est un outil du pouvoir et une arme de destruction. Joe confesse : "Peut-être que la seule différence entre moi et les autres, c'est que j'en demande plus au soleil couchant, des couleurs plus spectaculaires quand le soleil touche l'horizon. C'est peut-être mon seul péché." Loin de se considérer comme une victime, Joe est inexorablement seule, en dépit de ses multiples partenaires quotidiens. On ne peut s'empêcher de voir en ce duo Joe / Seligman un double à deux têtes de Lars Von Trier, qui ne se prive pas de régler quelques comptes sur sa prétendue misogynie et son antisémitisme supposé par la voix du vieil homme. Maniant l'humour et le cynisme en même temps que la poésie, le cinéaste signe peut-être son film le plus misanthrope. En attendant le "volume 2", on se dit qu'on tient là, déjà, un des grands films de l'année 2014.

 

 

...HB...

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